Dossier

LUDUS MERCENARIUS

Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, nous accueillons un collaborateur qui a souhaité se pencher sur le phénomène des Maîtres de jeu payants… Pour, contre, ulcérés ou en demande, chacun a son idée sur la chose et les débats sur les réseaux autour de ce phénomène tendent vite à devenir le cauchemar des modérateurs.
Petit topo de la situation en compagnie de Iago Larue, sous la supervision de Mike Pops.
À toi Mike.

Cédons la place à nos invités

Dans le petit monde des rôlistes, ce débat suscite de nombreuses réactions. Payer pour jouer, se faire rémunérer pour maîtriser. Le groupe Facebook Les MJ mercenaires milite afin de populariser cette pratique. Son administrateur, Iago Larue, ne se prive d’ailleurs pas d’en faire la publicité sur les réseaux sociaux. Culture JDR s’est longuement entretenu avec lui afin de comprendre cet engagement.

– J’ai commencé très jeune le JDR, et oui, j’estime avoir une certaine expertise sur cette activité.


Artiste de formation, le quadragénaire travaille dans un cirque non loin de Paris ( LE CHAPITEAU D’ADRIENNE ). Sur le côté, il a créé plusieurs associations loi 1901 consacrées au JDR dont, précisons-le, il ne tire aucun bénéfice.

Et il l’accepte sans détour:

– Effectivement, dans le milieu rôliste francophone, si il existait un top 20 des personnes les plus détestées sur les réseaux sociaux, je devrais figurer dans le top 10.

Et tu t’en vas le Banni…

Parfois virulent dans ses commentaires, cet artiste de 42 ans n’hésite jamais à rentrer dans les polémiques, quitte à se faire d’anciens et de nouveaux ennemis. Précisons d’ailleurs qu’il a été banni de certains groupes Facebook dédiés à notre passion.

– En fait, ce que les gens ne comprennent pas ou peu, c’est que je ne fais pas Ma publicité, mais la promotion d’une pratique commerciale pour laquelle je suis client. En automne 2021, avec un groupe de vieux amis rôlistes quadra qui n’avaient plus autant de temps qu’ avant à cause du boulot et des enfants, et qui souhaitaient tester des nouveautés ou retrouver les sensations des parties de JDR de notre jeunesse, on recherchait des MJ pour jouer ensemble. Nous avons donc eu l’idée de rémunérer un animateur qui viendrait nous proposer ses services et nous faire passer une soirée JDR.

Il lui arrive de maîtriser en conventions, notamment pour le moment dans le but de présenter le jeu InCarnatis. Toutefois, dans ce cas là, il le fait de manière bénévole.

Iago dans ses oeuvres pour InCarnatis

Les Premiers Mercenaires

Le groupe fondé par Iago, les MJ Mercenaires, compte un peu plus de 900 membres. Ce sont des MJ spécialisés dans le déplacement en conventions, parties de 2H, parties d’initiations etc. Et la majorité sont bénévoles. C’est à partir de ce noyau que certains ont commencé à s’intéresser aux MJ payants, qui restent une minorité sur la totalité des membres du groupe Facebook. Beaucoup de curieux, d’autres en quête de renseignements. Et au final, peu de MJ pro.

Beaucoup d’appelés pour peu d’élus


– Cela demande beaucoup de préparation pour se lancer dans cette aventure
, explique Iago, et nécessite de connaître son scénario sur le bout des doigts. Souvent, ce sont des scénarios que le MJ a fait jouer des dizaines de fois. Il connaît ou arrive à prévoir les possibles réactions des joueurs selon les scènes décrites, il a travaillé ses PNJ dans le détail. Cette préparation en amont se révèle conséquente.

Il avoue avoir eu des déceptions. Devenir MJ pro n’est pas donné à tout le monde.
– Par contre j’ai eu des parties magistrales, dont une de l’Appel de Cthulhu qui se déroulait dans la France des années 30. Le MJ avait travaillé ses accents de manière surprenante. C’était immersif et ça nous a plongés dans une ambiance unique.

En bref, ne s’improvise pas MJ pro celui qui veut.

D’un point de vue technique, le MJ pro est tout d’abord choisi selon les jeux qu’il propose. Ce dernier annonce ses tarifs ( souvent entre 20 et 25 euros par joueur pour une session de 4-5h en one shot). Confinement obligeait, les premières parties que Iago a jouées se sont déroulées via internet. Cependant, alors que les règles sanitaires s’assouplissent, le présentiel revient en force.

– Via son association, le MJ me facture sa prestation. Ensuite, il ou elle déclare ses revenus selon son mode de fonctionnement ( activité complémentaire, auto-entrepreneur, ou autre, ndlr). En conventions, on parle généralement de défraiement, qui se justifie par les frais de déplacements et de nourriture.

Il insiste sur le fait que toute partie payante à laquelle il participe reste en accord avec le droit du travail, et ajoute néanmoins que si le prestataire n’assume pas ses obligations légales, le client n’est en rien responsable.

Une pilule difficile à avaler

Youtube quand tu nous tiens

Fin janvier de cette année, Iago a participé à un débat sur la chaîne Youtube Pilule Rouge. Dans cette vidéo au thème provocateur mais traitée de manière sérieuse, il a défendu son opinion, toujours avec un accent militant. Il se félicite d’ailleurs du buzz que cette intervention a suscité ( notons que Pilule Rouge a favorisé la viralité de son interview en la partageant sur de nombreux groupes liés au JDR ndlr). Très vite, les commentaires ont abondé. Les plus gentils refusaient l’idée de payer pour jouer, insistant sur la passion et la convivialité. D’autres, plus légalistes, s’interrogeaient sur le droit du travail et le droit d’auteur que cette pratique rémunérée impliquait. Et enfin, le camp des opposants à cette activité (et aussi ceux qui ont une dent contre l’artiste, et ils se comptent plus que sur les doigts d’une main) s’insurgeaient contre les MJ pro et le devenir de cette pratique, n’hésitant pas à traiter Iago d’escroc dans les plus polis des cas.

Concernant les insultes, on remarque très vite que ça lui en touche une sans faire bouger l’autre, voire que cela l’amuse. Passons. Sur l’aspect légal, il précise tout d’abord qu’il ne se considère pas MJ pro mais, comme il le répète, client.
– Je joue deux à trois fois par mois en payant. Tout est facturé. Les lois françaises permettent ce type de service, sous le statut d’animation ou même d’intermittent du spectacle. Sous l’aspect du droit du travail, rémunérer un MJ ne pose aucun souci si celui-ci déclare ses prestations à l’Etat et paye ses impôts.

Par contre sur le droit d’auteur, Iago reste assez volage:
– Tout d’abord, je n’ai jamais eu échos de plaintes ou d’actions judiciaires. Donc pour moi, aucun juge n’a déclaré cette pratique illégale. Ce qui clôt pour le moment le débat. De plus, il faudrait un plaignant. Les maisons d’édition ne s’y risqueront pas. Quand des joueurs découvrent un jeu à travers une table payante, ça fait de la pub. Ils auront peut-être envie d’acheter le jeu, ou en discuteront avec leurs amis qui eux iront se le procurer.

Enfin…

Selon le rôliste, c’est du win-win. Rappelons toutefois que l’utilisation d’une marque protégée dans un cadre commercial reste déconseillée, voire à éviter.

MJ Analytics

Quand je vais au resto italien avec mon ami italien pour manger des carbonara, et que l’on nous sert des spaghettis lardons crème, oui, il est fort probable que ça risque de gueuler, plaisante-t-il.
Si tout travail mérite salaire, le client reste roi.

Afin d’objectiver la prestation, nous avons élaboré, avec mon ami Lucio Orlando, une grille d’évaluation, explique Iago. Celle-ci regroupe de nombreux critères. Certains se focalisent purement sur le service (ponctualité, respect des attentes joueurs), d’autres sur des aspects plus narratifs et immersifs.

Suite à certaines critiques comparant cette grille à un permis de masteriser, Iago rassure :
– Cet outil n’a pas vocation d’être utilisé pour vos parties entre amis. Il vise un double objectif. Premièrement, évaluer la prestation, selon des critères fixes, du MJ qui ambitionne de se professionnaliser. Dans un second temps, et si le MJ pro le désire et le demande, consulter son évaluation afin de voir les points qu’il pourrait améliorer lors de ses prochaines parties.

Si rémunérer un MJ devient une pratique assez répandue aux Etats-Unis, surtout en ligne, elle reste assez marginale en Europe. Certes, animer une partie demande de la préparation. La rendre ludique de l’expérience. Et défrayer un(e) rôliste pour présenter un jeu en convention ne choque personne, on pourrait même dire que c’est la moindre des choses. De là à vouloir la professionnaliser, il n’y a qu’un pas, et il a été franchi.

En conclusion, entre passion et bifton, la rémunération suscite et suscitera encore de nombreuses réactions.

MIKE POPS

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